Historique des commémorations
Extrait d’une communication de Jean Cavignac, conservateur des Archives départementales de la Gironde, présentée lors d’un colloque du CNRS, organisé à l’occasion des 40 ans des commémorations de la seconde guerre mondiale.
« …Dès le 21 septembre 1944, une cérémonie a lieu au mémorial Saint-Bruno, avec des « délégations de toutes les Résistances ». Le 28, la Gironde Populaire, organe quotidien de la Région bordelaise du PCF, commence, sous le titre « Le charnier de Souge-Nos fusillés », une série de biographies des victimes. Le dimanche 22 octobre, le Comité provisoire de l’Union Départementale de la CGT organise une cérémonie à la Bourse du Travail et au mémorial Saint-Bruno. En 1945, l’Amicale des familles de fusillés et l’Amicale des amis des fusillés organise le 8 avril les obsèques de 23 des 38 fusillés de la commune de Bègles. Les otages de Souge font encore l’objet d’un hommage lors du premier anniversaire de la Libération de Bordeaux.
Si le souvenir du 21 septembre 1942 n’est célébré que par un article de la Gironde Populaire (n° 319, 21/9/45), celui du 24 octobre 1941 est marqué par des cérémonies grandioses : le samedi 27 et le dimanche 28, un cénotaphe est dressé devant le Grand-Théâtre : le premier jour les personnalités officielles s’y recueillent ; le deuxième jour, des délégations en partent pour se rendre au mémorial Saint-Bruno, accompagnées d’une foule estimée à 7 000 personnes (la Gironde Populaire, n° 351, 29/10/45).
En 1946, le groupe communiste du conseil municipal de Bordeaux demande l’érection d’un monument sur les allées de Tourny, au cœur de la ville, mais on se contentera de célébrer les anniversaires des 21 septembre et 24 octobre.
En 1947, l’anniversaire du 21 septembre n’est célébré que par l’inauguration d’une stèle aux Ateliers Industriels de l’Aéronautique (AIA), « à la mémoire des ouvriers victimes de la barbarie nazie ».
En 1949, où apparaît le Comité du Souvenir des fusillés de Souge, le 21 septembre est célébré à Souge, mais la seule personnalité officielle est le Maire de Martignas ; le général commandant la région et le préfet ne sont plus représentés. Par contre, le premier l’est aux cérémonies du 23 octobre, et les Nouvelles peuvent encore titrer : « Les cérémonies de Souge et de Bordeaux se sont déroulées sous le signe de l’union des patriotes pour la paix » (n° 287 du 24/10/1949). En réalité l’union est déjà rompue.
Cela se voit en 1950, où le 21 septembre n’est célébré que dans les entreprises et à la Bourse du Travail, et où la cérémonie de Souge, le 22 octobre ne compte plus comme personnalité officielle que le colonel commandant le camp (le pasteur Schyns représente la FNDIRP) ; le général commandant la région a interdit que les drapeaux des associations apparaissent.
Ainsi, avec la guerre froide, on assiste peu à peu à la rupture de l’unanimité originelle dans les cérémonies en l’honneur des fusillés de Souge ; celles-ci apparaissent de plus en plus comme la commémoration de gauche et plus particulièrement du parti communiste. La rupture est très sensible lors des 10° anniversaires des fusillades en 1951 et 1952. Les thèmes évoqués (le réarmement allemand, la réapparition de « traîtres » dans le gouvernement Pinay) valent aux organisateurs une « note d’information » des Renseignements généraux.
En 1953 et 1954, les cérémonies de Souge sont également des manifestations d’opposition à la politique du gouvernement, le pèlerinage du 23 octobre, sous la présidence de Marie-Claude Vaillant-Couturier, vice présidente de la FNDIRP, se déroule sous le thème : « Pas d’armes aux bourreaux de Souge et Châteaubriant ».
1955 marque le début de l’unification des deux pèlerinage à Souge : le 21 septembre n’est plus célébré qu’à la Bourse du Travail ; le 24 octobre fait l’objet d’une double cérémonie : le 20 à la Bourse et le 24 à Souge, sous la présidence de Pierre Villon, député du PCF et président de l’ANACR et d’un membre du bureau de la FNDIRP.
De 1956 à 1958, Les Nouvelles disparaissent en tant que quotidien ; aussi les renseignements sur le pèlerinage sont-ils moins nombreux pour cette période. Peut-être est-ce lié à nos sources, mais on a l’impression que de 1959 à 1972, l’évolution du pèlerinage se fait sous trois aspects : un certain essoufflement, l’accentuation du caractère « commémoration de gauche », et la fixation définitive des dates et lieux des cérémonies.
En 1973, au contraire, on assiste à un certain renouveau et à une ouverture qui se poursuit jusqu’en 1976. Ainsi en 1973, les orateurs, au côté de Georges Durou, ancien déporté, sont Michel Sainte-Marie, député socialiste de la circonscription, et P. Feigelson, secrétaire du Comité pour la recherche des criminels de guerre ; le préfet d’Aquitaine et le Maire de Bordeaux se sont fait représenter.
En 1974, on note la présence du conservateur du Centre Jean Moulin, d’un maire socialiste et d’un maire gaulliste, du commandant de gendarmerie et du secrétaire de l’Office des combattants qui représente le préfet… »
Par la suite et jusqu’à la transformation du Comité du Souvenir des Fusillés de Souge en Association du Souvenir des Fusillés de Souge (1988) et à son élargissement à d’autres composantes (voir ci-dessous) (Consistoire Israélite de la Gironde, LICRA 33, FSU , ANCAC, puis Honneur et Patrie 17, et AFMD 33), les cérémonies annuelles, si elles ont toujours eu lieu, ont évolué aux rythmes des intérêts et sensibilités des diverses autorités militaires occupant le camp, des élus locaux et des responsables de l’ONAC qui assuraient la représentation de l’État. Mais seul un court hommage se déroulait sur site, les discours étaient prononcés à Martignas, soit dans une salle municipale, soit sous des barnums installés par l’association près de la stèle du Corps Franc Pommiès.
Il a fallu attendre l’érection du Mémorial (1998) et une convention avec l’Armée pour que le déroulement intégral ait lieu sur l’enceinte de fusillade.
Le discours d’un représentant « national », jugé « trop politique d’actualité » et trop à la gloire des seuls résistants communistes avait conduit à un retrait momentané et à une menace de la Mairie de Bordeaux de ne plus participer à l’hommage si celui-ci restait univoque… Ce qui avait conduit l’Association a décider qu’il n’y aurait que deux prises de paroles, celle de l’association et celle du représentant de l’État.
Depuis l’existence du Mémorial et depuis la décision de l’Association de devenir vraiment l’Association de tous les fusillés, dans leur très grande diversité, décision nourrie par les travaux de recherche engagés depuis 2007 sur les 4 années de fusillades, la présence de l’État avec le Préfet ou un sous-préfet le représentant et du Général de la zone de Défense ou son représentant a été constante. La cérémonie a, au fil du temps, épousé toutes les règles protocolaires des cérémonies patriotiques officielles.
Dans ce format, depuis quelques années, la cérémonie annuelle de Souge est inscrite dans le calendrier annuel des cérémonies officielles avec une co-organisation Armée et Association tout en gardant son statut de cérémonie associative dont nous sommes les responsables.
- Le rapprochement avec la communauté israélite de Bordeaux s’est noué lors du procès Papon où cité par les plaignants en tant que témoin, Henri Chassaing, militant communiste, prisonnier de guerre et résistant, auteur avec Georges Durou des Hommages aux fusillés de 1941 et de 1942 avait mis en cause Papon, qui, secrétaire général de la préfecture à Bordeaux depuis mai 1942 s’était fait « monter » le dossier d’un délégué représentant les réfugiés de Longwy, Arthur Jonet. Le rapport de police indiquait que ce dernier, ayant professionnellement accès à la préfecture, informait le PCF des directives secrètes données pour combattre le communisme. Papon le fit aussitôt arrêter …. et il fut fusillé le 21 septembre 1942
